Le théâtre de la gouvernance
Pierre Barreaud
AI Transformation Officer, ISC Paris · 21 septembre 2026
Le chemin est long par les préceptes, court et efficace par l'exemple. Sénèque, Lettres à Lucilius.
Afficher une charte de l'intelligence artificielle n'est pas gouverner son usage. Le geste est rassurant, réputationnel, souvent sincère. Mais entre la politique déclarée en haut et la pratique vécue en salle de classe s'ouvre un écart que presque personne n'audite. La gouvernance ne se lit pas au mur. Elle se mesure au sol.
La charte au mur, la classe au sol
Dans l'enseignement supérieur, la charte IA est devenue un objet de communication avant d'être un objet de pilotage. On la rédige, on la vote, on la publie, on la cite en conseil d'administration, et l'on croit le sujet traité. C'est le théâtre de la gouvernance : une scène bien éclairée où l'institution se montre responsable, pendant que l'action réelle se joue en coulisses, dans mille interactions quotidiennes entre un enseignant, un étudiant et un modèle. Le document existe. Son application, personne ne va la vérifier.
Le piège est subtil, car la charte n'est pas fausse. Elle est simplement confondue avec ce qu'elle prétend produire. Un règlement au mur rassure ceux qui l'accrochent ; il ne transforme rien chez ceux qui, deux étages plus bas, font leur métier sans jamais le lire. Confondre le décor et la pièce, c'est prendre la promesse pour la preuve.
Ce qu'un audit honnête irait chercher
Cet écart n'est pas une bizarrerie académique. C'est la maladie chronique du management. Le Boston Consulting Group l'a résumé par sa règle du 10-20-70 : dans une transformation par l'IA qui réussit, 70 % de l'effort est humain et organisationnel, 20 % tient à la technologie et aux données, et 10 % seulement à l'algorithme lui-même. La technologie n'est presque jamais le verrou. L'essentiel se joue précisément là où la charte ne regarde jamais : dans les usages, les habitudes, les gestes de métier.
Et dans la salle, le terrain bouge plus vite que le mur. Le rapport de savoir entre celui qui enseigne et celui qui apprend s'est renversé plus vite que nos textes, et aucune charte n'a suivi ce rythme. Prenons un cas banal : une consigne qui autorise l'IA pour reformuler mais l'interdit pour produire, là où, dans les faits, plus personne ne sait tracer la frontière entre les deux. La règle existe, elle est même raisonnable, mais elle est restée lettre morte au moment précis où l'étudiant ouvre son navigateur. Une charte peut interdire, autoriser, encadrer ; elle ne dit rien de ces usages réels qui débordent son cadre à chaque séance. Auditer la gouvernance IA d'une école, ce n'est donc pas relire son texte. C'est mesurer la distance entre ce texte et les gestes de ceux qu'il prétend guider.
Gouverner au sol : la seule preuve qui compte
À l'ISC Paris, au sein de l'AITO, nous préférons une conviction inconfortable à un affichage confortable : la gouvernance de l'IA se prouve en bas, dans les gestes, pas en haut, sur le panneau. Non pas produire une charte de plus, mais auditer honnêtement l'écart entre ce que l'on proclame et ce que l'on pratique. Trois questions suffisent à ouvrir le chantier, et aucune n'est théâtrale. Que font réellement nos enseignants et nos étudiants avec l'IA, sans posture ni déclaration d'intention ? Où la pratique déborde-t-elle la règle, et où la règle est-elle restée lettre morte ? Et qu'attendons-nous vraiment d'eux, que la charte n'a jamais su formuler ?
Confronter le déclaré au pratiqué plutôt qu'accrocher un panneau de plus à l'entrée : voilà le principe. Le travail est ingrat, car il expose nos propres inconséquences avant de corriger celles des autres. Mais c'est le seul qui produise de la gouvernance réelle, et non son décor.
Une institution ne se juge pas à la charte qu'elle accroche, mais à l'écart qu'elle accepte de regarder. Gouverner l'IA, c'est gouverner au sol. Le reste n'est que théâtre.
Édito co-écrit avec Claude (Anthropic).
Édito de l’AI Transformation Office, ISC Paris.