ISC Paris
← Tous les éditos
Édito

Prospective ou plaquette : lire le discours des patrons de l'IA

PB

Pierre Barreaud

AI Transformation Officer, ISC Paris · 28 septembre 2026

« Il est difficile d'amener un homme à comprendre une chose lorsque son salaire dépend du fait qu'il ne la comprend pas. » (Upton Sinclair)

Quand un dirigeant de l'IA monte sur scène et décrit le monde de 2030, nous l'écoutons comme un oracle. C'est notre première erreur. Il ne prophétise pas : il vend. Sa description de l'avenir est d'abord une opération sur le présent, celle qui soutient la valorisation de son entreprise, l'appétit de ses investisseurs, le récit qui justifie la prochaine levée. Apprendre à entendre cette parole pour ce qu'elle est, non une prospective mais une plaquette, est devenu une compétence critique de base. L'école qui ne l'enseigne pas ne forme pas des esprits libres : elle forme des consommateurs de promesses.

Prospective ou prospectus

La confusion est aussi vieille que le commerce. La parole du marchand a toujours vanté ce qu'il avait à vendre, et l'auditeur avisé a toujours su faire la part de l'annonce et celle du fait. Rien de neuf, sauf l'échelle : jamais quelques dizaines de personnes n'ont eu autant d'audience mondiale pour décrire un futur dont elles sont, par construction, les premières bénéficiaires.

Le piège tient à un glissement de registre. Un prospectus financier se termine toujours par la même mise en garde : les performances passées ne préjugent pas des performances futures. La prédiction du patron de l'IA, elle, est un prospectus sans avertissement, servi dans les habits de l'analyse neutre. La courbe exponentielle projetée sur l'écran n'est pas une observation : c'est une thèse d'investissement déguisée en loi de la nature.

Situer d'où parle celui qui prédit n'est pas du cynisme. C'est l'inverse. Le cynique croit que tout se vaut ; l'esprit critique sait que rien n'est neutre, et cherche donc la position de l'orateur avant de peser ses mots. La question n'est pas « a-t-il raison » : elle vient après. La première question est : à qui profite qu'on le croie ?

La grille cui bono

À qui profite. Trois mots latins qui valent une méthode. Face à toute annonce sur l'avenir de l'IA, la même grille en trois temps.

Qui parle, et de quelle place. Un fondateur, un fonds, un consultant qui facture la transformation, un ministre qui légifère sans jamais pratiquer : aucun ne parle depuis nulle part.

Que valorise cette parole. Si l'annonce, vraie ou fausse, fait monter une action, remplit un carnet de commandes ou justifie un budget, elle n'est pas gratuite. Le futur décrit est un actif que l'orateur détient déjà.

Quel écart avec le terrain. C'est le test décisif, et il est têtu. Pendant qu'on nous annonce le remplacement imminent de tout, l'écrasante majorité des organisations ne tire encore aucune valeur de l'IA à l'échelle. Et là où elle en crée, l'effort reste massivement humain : la règle 10-20-70 rappelle qu'environ 70 % du travail de transformation tient au métier, aux processus, aux personnes, pas au modèle. L'écart entre la scène et l'atelier, voilà l'unité de mesure du marketing.

La grille cui bono ne dit pas que le dirigeant ment. Elle dit qu'il est intéressé, et qu'une parole intéressée se lit, ne se gobe pas. Douter n'est pas nier. L'IA transforme réellement, et certains prophètes auront eu raison. Mais on ne le saura qu'après, en confrontant la promesse au réel, jamais en applaudissant l'annonce.

Ce que l'école doit en faire

Voilà une compétence que nous ne pouvons pas déléguer à l'algorithme, car c'est précisément l'algorithme, et ceux qui le vendent, qu'elle apprend à lire. Un étudiant capable de décomposer un discours de dirigeant, de repérer l'intérêt sous l'analyse, de distinguer la donnée mesurée de la projection auto-réalisatrice, celui-là est armé pour sa vie entière, quel que soit l'orateur du moment ou la technologie à la mode.

C'est le cœur du métier de l'enseignement supérieur, et à l'ISC nous le tenons pour tel : non pas mémoriser la prédiction du jour, mais savoir situer celui qui prédit. Devant chaque annonce spectaculaire, l'esprit formé ne se demande pas d'abord si elle est vraie, mais ce qu'elle rapporte, vraie ou fausse, à celui qui l'énonce.

Une école qui esquive la leçon fabrique des relais de hype, des jeunes gens brillants qui récitent l'avenir vendu par d'autres en le prenant pour le leur. Une école qui l'assume fabrique des femmes et des hommes libres, capables d'écouter un visionnaire sans devenir ses ouailles.

Le prophète, on le croit. Le vendeur, on le lit. Apprenons à nos étudiants à toujours préférer lire.

Édito co-écrit avec Claude (Anthropic).

PartagerLinkedInXE-mail

Édito de l’AI Transformation Office, ISC Paris.