La médiocrité accélérée
Pierre Barreaud
AI Transformation Officer, ISC Paris · 5 octobre 2026
« Festina lente » : hâte-toi lentement. Auguste en avait fait sa devise ; les imprimeurs de la Renaissance, l'emblème d'un dauphin enroulé autour d'une ancre.
L'intelligence artificielle ne fait pas gagner du temps. Elle le déplace. On ne l'entend jamais dans les comités de direction, où l'on additionne au contraire les heures économisées comme des pièces tombant dans une bourse. Or compter ainsi, c'est déjà se tromper de monnaie.
Le temps mort et le temps vif
Toute œuvre demande deux temps. Le temps mort d'abord : chercher une source, mettre en page, reformuler un paragraphe bancal, retrouver un chiffre égaré. Le temps vif ensuite : juger, trancher, relier, finir. L'IA excelle à comprimer le premier. Elle ne touche presque pas au second ; elle l'élargit même, car un brouillon obtenu en trois secondes appelle un jugement qu'il fallait autrefois mériter par la peine. Le total ne s'effondre pas. Il se recompose, et sa part la plus exigeante grossit.
C'est là que naît la méprise. Le dirigeant qui lit « IA égale vitesse » raisonne comme si les deux temps n'en faisaient qu'un. Il voit la recherche fondre et croit que l'œuvre entière fondra dans la même proportion. Alors il rabote les délais à la mesure du temps mort supprimé, puis s'étonne que la qualité recule. Il n'a pas libéré l'excellence : il a industrialisé la médiocrité, et plus vite qu'avant. Aucun vigneron n'a jamais hâté la fermentation en pressant plus fort sur la grappe.
La part qui ne s'accélère pas
Rien n'y fait. Quand une organisation confie sa transformation à l'outil seul, elle échoue rarement par pénurie de modèles ; elle échoue parce qu'elle a cru que l'algorithme ferait le travail. Or l'algorithme ne fait qu'une chose : dégrossir. Il rend une matière brute, plausible, souvent séduisante. Tout ce qui vient ensuite reste une affaire humaine : choisir parmi ses propositions, vérifier une source, arbitrer un désaccord, accorder un texte à une intention, entraîner les équipes qui s'en servent. Cette part-là, la plus lourde, ne se laisse pas comprimer par la puissance de calcul.
Traduisez : l'IA automatise la portion la plus visible et la moins décisive. Le gros du chemin, celui qui sépare une sortie de machine d'un travail que l'on ose signer, demeure une affaire de patience et de discernement. On ne l'accélère pas. On l'habite.
Ce que l'école refuse
Voilà pourquoi l'enseignement supérieur doit tenir une ligne. L'IA ne sera pas le prétexte à exiger plus vite de nos étudiants et de nos équipes. Le raccourci est tentant : puisque la machine dégrossit, sommons chacun de produire davantage en moins de jours. Ce serait confondre le temps mort qu'elle nous rend avec le temps vif qu'elle nous laisse, et sacrifier le second au nom du premier.
L'outil change à chaque siècle ; la loi du travail bien fait ne change pas. Le copiste, l'imprimeur, l'horloger, l'ingénieur ont connu la même tentation d'aller plus vite que la matière, et la même sanction lorsqu'ils y ont cédé. À l'ISC comme ailleurs, notre devoir n'est pas d'apprendre à nos étudiants à aller vite : les machines iront toujours plus vite qu'eux. Il est de leur apprendre ce qui, dans une œuvre, ne se presse jamais : le jugement, la reprise, le refus de rendre un travail que l'on sait tiède. L'IA rend du temps ; elle ne rend pas du sens. Et le sens se dépose lentement, comme tout ce qui a de la valeur.
Rendre du temps à ceux qui créent, ce n'est pas leur en retirer. C'est la seule promesse qui vaille. Le temps mort, prenons-le sans remords. Le temps vif, celui qui décide de la valeur d'une œuvre, ne se délègue pas : il se mérite.
Édito co-écrit avec Claude (Anthropic).
Édito de l’AI Transformation Office, ISC Paris.