Bientôt on courra, mais vers où
Pierre Barreaud
AI Transformation Officer, ISC Paris · 10 août 2026
« Il n'est pas de vent favorable pour qui ne sait vers quel port il vogue. » Sénèque
L'intelligence artificielle ne va pas vite. Elle va, aujourd'hui, aussi lentement qu'elle n'ira jamais. Demain sera plus rapide, après-demain davantage, et nous croyons déjà sprinter alors que nous apprenons à peine à marcher. Voilà pourquoi la vitesse n'est plus la vraie question : elle est acquise, elle ne mérite plus notre effroi. La vraie question, celle que personne ne prononce dans le vacarme, tient en un mot que nul ne nous a soufflé. Vers où courons-nous ?
Nous confondons la vitesse et le cap
Toute l'attention se porte sur le combien et le quand. Combien d'heures gagnées, quand la prochaine version, quand la bascule d'un métier. Questions de vitesse, rassurantes parce qu'elles se chiffrent. Mais la vitesse n'a jamais fait un voyage. Un navire lancé pleine allure sans cap ne va nulle part plus vite : il se perd plus vite.
La question de souveraineté n'est pas « irons-nous plus loin, plus tôt ». La réponse est oui. Elle est : qui tient la barre. Et là, personne ne veille. Nous avons bâti une civilisation de l'adaptation, s'ajuster au dernier outil, absorber la dernière rupture, réécrire nos process au tempo des mises à jour. Or l'adaptation est une vertu de passager, non de capitaine. Elle nous rend habiles à bien réagir à une direction que d'autres ont choisie pour nous.
Une poignée de mains sur la carte
Car cette direction, quelqu'un la trace. Un très petit nombre de laboratoires décident de ce que ces machines savent faire, de ce qu'elles refusent, des valeurs qu'elles encodent, du rythme auquel le monde devra suivre. Jamais un pouvoir d'une telle portée sur le travail, le savoir et le langage n'aura reposé dans si peu de mains, sous si peu de contre-pouvoirs. Ce n'est pas un procès d'intention, c'est un constat de structure : quand quelques acteurs fixent le cap de milliards d'autres, la souveraineté de ces derniers ne se perd pas dans un combat, elle s'évapore par simple défaut d'attention.
Cette concentration n'est pas une maladie de jeunesse que le marché guérira. C'est la pente d'une technologie où l'avance appelle l'avance : plus un acteur trace le cap tôt, plus les autres n'ont d'autre choix que de le suivre, et plus il creuse son écart. Les géants d'hier tombent désormais à un rythme inédit, emportés par des ruptures qu'ils n'avaient pas décidées. Dans ce paysage, celui qui se contente de suivre le cap d'un autre ne gagne aucune sécurité : il se rend seulement plus tôt, et sans avoir jamais choisi son port.
Former au « vers où », pas seulement au « comment »
Ici l'école cesse d'être spectatrice. Trop longtemps l'enseignement supérieur s'est vécu en simple usager d'outils qu'on lui livre : on nous donne une technologie, nous apprenons à nos étudiants à s'en servir. Prendre la mesure du moment, c'est admettre que notre mission n'est pas de fabriquer des passagers habiles, mais des citoyens capables d'interroger la route.
Le « comment s'en servir » relève de l'instruction, et l'IA la rend chaque jour plus facile. Le « vers où » relève de l'éducation, et rien ne la remplacera. Former des esprits qui, devant chaque outil, savent demander qui tient la barre et qui a décidé du cap, qui remontent d'un usage jusqu'à la volonté qui l'a rendu possible, qui pèsent une direction avant de la subir. Une génération capable de demander « qui a choisi cela, et pour quelles fins » aura plus fait pour sa liberté que dix ans de tutoriels.
C'est une responsabilité civique, pas un module technique. À l'ISC Paris, notre travail d'AI Transformation n'a jamais visé à courir plus vite. Il vise à ce que nos étudiants, demain aux commandes, refusent qu'on choisisse leur port à leur place.
Lever les yeux
Bientôt nous courrons, c'est écrit. Reste à savoir si nous aurons appris à lever les yeux de nos pieds. On ne forme pas des jambes, on forme des regards. Des capitaines, pas des passagers.
Édito co-écrit avec Claude (Anthropic).
Édito de l’AI Transformation Office, ISC Paris.